Une petite pièce, mais de grandes transactions !
Avec l’arrivée au pouvoir des « Tèt kale », dans les conditions que nous connaissons tous, et sous la baguette de techniciens internationaux de haut calibre, un stratagème a été découvert : la carte électorale. Comment s’approprier le vote des citoyens sans exiger leur présence au bureau de vote ? La réponse est venue très vite : se procurer simplement leur numéro de carte.
Et comment ? Les échanges avaient des allures d’une partie de Monopoly. C’est simple : on mettrait sur pied des programmes au bénéfice des étudiants, des professeurs, des mères de famille et des petits commerçants, en exigeant d’eux, pour s’y inscrire, la présentation de leur carte électorale. À l’échelle nationale, l’initiative a manifestement constitué un puissant stimulant dans un pays rongé par la précarité, où les citoyens accordent peu d’importance aux élections, faute d’être convaincus, que voter va améliorera leur existence. Ainsi obtenait-on leur vote sans leur présence.
Des programmes tels que « kore etidyan », « kore peyizan », « Ede pep », « Ti manman cheri » (et j’en passe) ont donc vu le jour. Conséquence : lors des élections de 2016, nombre de ces bénéficiaires se sont rendus aux bureaux de vote pour s’entendre dire : « Madam » ou « Msié », vous avez déjà voté ! » D’où le sobriquet donné à ces programmes : « ou voté déjà ». À cela s’ajoutait la « table de tribulation » (pardon, de tabulation) du Parc industriel, véritable machine à broyer les votes, détentrice du pouvoir réel de décider qui est élu ou non, sans oublier les BCEN, véritables machines de vénalité où les feuilles vertes ou mauves circulent sous la table pour faire frapper le maillet dans un sens ou dans l’autre.
Chemin faisant, le pays va de crise en crise, jusqu’à l’assassinat d’un président dans sa propre demeure, sous la surveillance d’agents de sécurité pourtant choisis parmi les mieux entraînés du pays. Et l’on n’entend désormais plus parler de ces programmes phares, puisque l’objectif était atteint : « pran kann, banm janm », comme le clamaient, en leur temps, les trains de la HASCO.
On pouvait croire ce temps révolu avec la fin de ces programmes, et que chacun pouvait désormais garder sa carte dans sa bourse. Coup de tonnerre : depuis octobre 2024, un nouveau conseil électoral, de nouveaux décrets électoraux et, désormais, le coup de maître. Pour être habilité à inscrire des candidats à des postes électifs, tout groupement, regroupement, parti ou plateforme politique doit soumettre au CEP une liste authentique de 30 000 membres, adhérents ou sympathisants.
Euh… bah… hmm. Depuis lors, c’est la course effrénée derrière cette petite pièce à numéro dit unique, ou inique. Dans toutes les institutions, publiques ou privées (banques, agences de transfert, hôpitaux, écoles, universités), une seule pièce est exigée : la CIN/ le NINU ou la carte Dermalog. Il faut posséder coûte que coûte cette précieuse avec son numéro magique pour compléter son dossier et, qui sait, pour s’assurer aussi de son élection. Aussi un citoyen peut-il aujourd’hui avoir sa carte en poche sans être vraiment détenteur de son numéro : il porte un carton, mais sans être maître de son numéro. Cela est d’autant plus vrai que des citoyens qui n’ont jamais été membres d’aucun parti politique voient leur nom et leur numéro de carte figurer sur la liste de ce parti dont ils ne connaissent ni le nom ni les responsables. À titre d’exemple, l’actuel CEP a été sommé à plusieurs reprises de révéler les noms des partis politiques qui ont subtilisé des numéros de carte à l’insu de leurs propriétaires. Haïti, pays singulier où tout offre une occasion de magouiller et d’escroquer, sous le regard complaisant de notre système de justice.
Est-on en droit de se demander : comment un conseil électoral, sommé à plusieurs reprises par des citoyens de révéler l’identité des partis qui ont frauduleusement subtilisé leur numéro d’identité, n’a-t-il pas saisi l’appareil judiciaire pour ce dossier ? Comment un commissaire du gouvernement, informé de l’existence de ce réseau mafieux qui trafique les cartes d’identité, n’a-t-il pas mis l’action publique en mouvement pour faire juger ces malfrats ? Comment fonctionne la justice de mon pays ? La justice de mon pays, comment va-t-elle ? « Tout va très bien, madame la marquise » ?
Madame la marquise, savez-vous que le vol et l’usurpation d’identité constituent un crime grave ? S’approprier les renseignements personnels d’autrui sans son consentement pour commettre une fraude ou d’autres délits est sévèrement puni par la loi.
Madame la marquise, même si le vol d’identité n’est pas directement traité par le Code pénal haïtien, savez-vous qu’utiliser le nom d’une personne et son numéro d’identité pour obtenir des avantages politiques, dont de l’argent, constitue un délit qualifié d’escroquerie par l’article 337 du Code pénal ?
Comment un conseil électoral appelé, dit-il, à organiser des élections crédibles, honnêtes et démocratiques peut-il tolérer en son sein, dans son système, des partis politiques qui ont eu recours à la fraude, à l’escroquerie et au vol d’identité pour atteindre le nombre désormais célèbre de 30 000 membres ?
Qui a le droit d’exiger d’un citoyen la présentation de son numéro d’identification nationale unique (NINU), et pourquoi ?
Dans cette situation délétère, faite de magouilles et de désordre généralisé, tout citoyen est en droit de devenir sceptique et de se tenir sur la défensive. Mais face à quelle instance ? Qui a le droit de photographier ma carte d’identification nationale, et pourquoi ? Comment un citoyen peut-il, et doit-il, se protéger dans ce contexte ? Existe-t-il une instance, une institution appelée à freiner cette dérive et à fixer la règle ? Le présent article est un cri d’alarme lancé aux oreilles de ceux qui détiennent le pouvoir en Haïti, pour leur demander d’arrêter l’hémorragie avant qu’il ne soit trop tard. Cette situation mérite d’être traitée avec célérité, car elle peut compliquer la vie de tout paisible citoyen dans un contexte aussi volatile que le nôtre. En quoi l’Office de la protection du citoyen (OPC) est-il concerné par cette affaire ?
Au moment où j’écris cet article, un collègue et moi venons d’apprendre, sans avoir été préalablement consultés par qui que ce soit, que nos noms, nos identités et nos NINUs ont été subtilisés par une plateforme politique et sont enregistrés dans les archives du Conseil électoral provisoire comme membre de cette plateforme. Quel désordre !
Un autre cas, extrêmement grave, a été enregistré dans les annales de ce CEP : une plateforme politique agréée par l’institution a présenté dans son groupement un parti politique qui n’a avec elle aucun lien ni aucune relation. Cette situation me pousse à poser plusieurs questions : Ce CEP a-t-il le contrôle de ce qu’il veut faire ? Sur quelle base accepte-t-il les partis présentés par un groupement ou une plateforme politique ? Quelles pièces sont exigées pour établir qu’un parti politique agréé par le CEP a consenti à devenir membre d’une plateforme ? Le CEP peut-il rendre cette procédure publique pour l’édification de tous ? Sinon, cela ne conduira-t-il pas à des soupçons légitimes de connivence et de collusion entre les forces occultes qui dirigent les affaires de ce pays ?
Pour reprendre les termes de notre compatriote Pierre Raymond DUMAS : à quand la fin de cette transition qui n’en finit pas ? Que disent les Eminentes personnalités qui font et défont les rois dans ce pays ? Je n’entends plus leur écho. Y a-t-il de l’herbe dans la prairie, ou le roi des animaux a-t-il pris le contrôle de la forêt ?
Ô ! démoncratie (eh non, O ! démocratie) ! Quels crimes n’a-t-on pas commis en ton nom ? Quand seras-tu lavée, purifiée, pour être présentée à ce peuple assoiffé de liberté, de bien-être et de vie digne, dans ta pureté et ta candeur, comme un mécanisme politique capable de transformer la vie d’un peuple et de le propulser vers la construction d’un avenir meilleur pour les générations futures ?
Article rédigé par :
Saint Pierre DESTINÉ
Avocat, professeur, écrivain
Président de RPDDH
Citoyen engagé
Port-au-Prince, ce 17/10/2026
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